Published on June 19, 2024

En résumé :

  • La priorité absolue des 24 premières heures est l’eau (7,5L/pers), avant même les abris et la nourriture, pour prévenir les épidémies.
  • La sécurité n’est pas une option : l’éclairage des latrines et la création d’espaces dédiés aux femmes et enfants sont des actions du jour 1.
  • Les dons en nature non sollicités créent un chaos logistique ; la communication doit orienter vers les dons financiers et les listes de besoins précis.
  • Chaque décision, de la potabilisation à la fermeture du camp, doit intégrer la dignité et l’accompagnement psychologique dès la première heure.

Soixante-douze heures. C’est le temps imparti pour transformer un terrain vague en un refuge pour 50 000 personnes fuyant la guerre, la persécution ou une catastrophe. Chaque minute est une course contre la montre où la moindre erreur logistique se paie en vies humaines. Pour les logisticiens humanitaires, les équipes du HCR et les ONG sur le terrain, le défi est immense : déployer une infrastructure vitale tout en préservant la dignité de populations traumatisées.

Bien sûr, les manuels de gestion de crise listent les priorités universelles : l’eau, les abris, la nourriture, la santé. Mais le terrain, lui, impose des arbitrages brutaux et des décisions contre-intuitives. Faut-il acheminer des tentes ou des stations de potabilisation en premier ? Comment gérer l’afflux de dons spontanés qui paralysent les routes ? Comment assurer la sécurité des plus vulnérables dans le chaos des premiers jours ? Ces questions dépassent la simple checklist technique.

Cet article va au-delà du manuel standard. Il plonge au cœur des dilemmes opérationnels et des arbitrages stratégiques d’un coordinateur d’urgence. Car la véritable question n’est pas tant *quoi* faire, mais *dans quel ordre* et *pourquoi*. Il s’agit de comprendre que chaque choix logistique — de la distance entre une latrine et un point d’eau à la formation du personnel d’accueil — est une décision qui prévient une crise secondaire, qu’elle soit sanitaire, sécuritaire ou psychologique.

Nous allons donc décortiquer ce séquençage opérationnel critique, de la gestion du statut légal des déplacés à la stratégie de fermeture du camp, en passant par les impératifs de sécurité et d’accompagnement humain. L’objectif est de fournir une feuille de route réaliste pour bâtir un camp qui ne soit pas seulement un abri, mais le premier maillon d’une chaîne de reconstruction et de dignité.

Pourquoi le statut de “réfugié climatique” n’existe-t-il pas encore en droit international ?

Avant même de poser la première tente, une question juridique fondamentale se pose : quel est le statut des personnes que nous accueillons ? La Convention de Genève de 1951, pierre angulaire du droit des réfugiés, définit un réfugié comme une personne qui craint « avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». Cette définition, forgée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne mentionne ni les catastrophes naturelles, ni les effets du changement climatique. Par conséquent, une personne fuyant la montée des eaux ou la désertification n’est pas, au sens strict du droit international, un “réfugié”.

Ce vide juridique a des conséquences opérationnelles directes. Sans statut officiel, ces “déplacés environnementaux” peinent à obtenir une protection internationale, un droit d’asile ou un accès aux programmes de réinstallation. Les États ne sont pas légalement contraints de les accueillir. Pourtant, l’ampleur du phénomène est vertigineuse et ne cesse de croître, englobant des situations de conflits, de violence et de dérèglement climatique. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que près de 3 millions de réfugiés auront besoin d’être réinstallés en 2025, une augmentation de 20% en un an, ce qui met en lumière la pression croissante sur un système juridique inadapté aux crises du XXIe siècle.

Face à cette réalité, les organisations humanitaires et certains juristes plaident pour une évolution du droit. Comme le souligne Ruvendrini Menikdiwela, Haut-Commissaire assistante pour la protection du HCR :

La réinstallation est une intervention qui permet de sauver des vies pour les réfugiés à risque et constitue une réponse significative à des situations de déplacement forcé accrues et non résolues.

– Ruvendrini Menikdiwela, Haut-Commissaire assistante pour la protection du HCR

En attendant une reconnaissance formelle, la gestion de ces flux massifs repose sur des cadres de protection temporaires et la bonne volonté des États, rendant la planification d’urgence encore plus complexe et précaire. La distinction entre “réfugié” et “déplacé” est loin d’être sémantique ; elle conditionne l’accès aux droits les plus élémentaires.

Comment déployer des stations de potabilisation mobiles pour éviter l’épidémie de choléra ?

Dans les 72 premières heures d’un afflux massif, une menace silencieuse et mortelle surpasse toutes les autres : la maladie hydrique. Le choléra, en particulier, peut décimer une population affaiblie en quelques jours. Un camp de réfugiés fraîchement installé, avec ses infrastructures sanitaires précaires, est un terreau idéal pour une épidémie explosive. L’urgence est absolue, comme en témoigne la situation au Soudan, où, depuis août 2024, plus de 55 000 cas de choléra et plus de 1 500 décès ont été signalés. Ce chiffre tragique rappelle que sans eau potable, un refuge peut rapidement devenir un piège mortel.

Le déploiement de stations de potabilisation mobiles est donc la priorité logistique numéro un, avant même la distribution de nourriture à grande échelle. L’opération se déroule en plusieurs phases critiques :

  1. Évaluation des sources : Une équipe technique identifie et teste immédiatement les sources d’eau disponibles (rivières, puits, lacs). La qualité et le débit déterminent le type de technologie à déployer.
  2. Acheminement et installation : Les unités de traitement, souvent prépositionnées dans des hubs logistiques régionaux, sont acheminées par camion ou par air. L’installation d’une unité capable de servir plusieurs milliers de personnes peut prendre de quelques heures à une journée.
  3. Traitement et distribution : Le processus implique généralement la floculation (agglomération des particules), la filtration et la désinfection, le plus souvent par chloration. L’eau est ensuite stockée dans des citernes souples (“bladders”) et distribuée via des rampes de robinets.

Pour assurer la pérennité du système, la formation de personnel local et de volontaires réfugiés est cruciale. Ils apprennent à opérer l’équipement, à contrôler la qualité de l’eau et à gérer les points de distribution. Cette transmission de compétences est un gage d’autonomie et d’efficacité.

Station de potabilisation mobile avec techniciens formant du personnel local dans un camp de réfugiés

L’efficacité de cette approche a été prouvée sur le terrain. Face à une épidémie, une réponse rapide et multisectorielle est la clé pour contenir la propagation, comme le montre l’exemple suivant.

Étude de Cas : Réponse au choléra dans les camps de réfugiés soudanais au Tchad

Au camp de Dougui au Tchad, face à 96 cas de choléra détectés parmi les réfugiés soudanais, l’UNICEF et l’OMS ont mis en œuvre une réponse multisectorielle. Cette intervention a inclus la chloration systématique des points d’eau, la distribution de tablettes de purification à usage domestique et l’installation d’urgence de 94 latrines pour limiter la contamination fécale. Grâce à cette action rapide, le nombre de décès a été limité à quatre, démontrant que la combinaison de la potabilisation et de l’assainissement est décisive pour briser le cycle de transmission du choléra.

Nourriture ou Abris : quelle priorité logistique lors de la première semaine d’un afflux massif ?

Le dilemme est classique pour tout logisticien humanitaire : face à des ressources limitées et des besoins infinis, quel est l’arbitrage logistique correct entre nourriture et abris durant les premières 72 heures ? L’instinct pourrait suggérer que la faim est l’ennemi le plus immédiat. Pourtant, les standards internationaux et l’expérience du terrain dictent un séquençage opérationnel différent, basé sur une logique implacable de survie.

La hiérarchie des besoins vitaux n’est pas celle que l’on imagine. Un être humain peut survivre plusieurs semaines sans manger, mais seulement trois jours sans boire. De plus, les maladies liées à l’eau et au manque d’hygiène peuvent tuer bien plus vite que la faim. C’est pourquoi les standards Sphère, la référence en matière d’intervention humanitaire, établissent une chronologie précise :

  • Heure 0-24 : L’urgence absolue est l’eau. Il faut assurer un minimum de 7,5 litres d’eau potable par personne et par jour. Simultanément, il est crucial d’identifier et de sécuriser les zones d’installation du camp, loin des dangers (inondations, conflits).
  • Heure 24-48 : Viennent ensuite l’assainissement et l’abri d’urgence. Le déploiement de latrines (1 pour 20 personnes maximum) est vital pour éviter la contamination fécale des sources d’eau. Un abri de base (une bâche, une tente familiale de 17,5m² pour 5 personnes) protège des éléments et offre un premier espace d’intimité et de sécurité.
  • Heure 48-72 : C’est seulement à ce stade que la distribution alimentaire à grande échelle devient la priorité principale, avec des rations hypercaloriques (environ 2100 kcal/personne/jour) pour stabiliser l’état nutritionnel de la population.

Cet ordre n’est pas arbitraire. Il vise à prévenir la “crise secondaire” : une épidémie de choléra ou de dysenterie qui serait bien plus dévastatrice que la faim des premiers jours. Une distance de sécurité d’au moins 30 mètres entre les points d’eau et les latrines est une règle d’or non-négociable. La coordination, avec la mise en place immédiate de comités incluant des représentants des réfugiés, est également une action du premier jour pour garantir que l’aide réponde aux besoins réels.

Checklist d’audit : les 5 points de contrôle critiques des 72 premières heures

  1. Points d’eau : Vérifier l’accès sécurisé pour tous, le débit suffisant pour la population et la réalisation de tests de qualité bactériologique sur chaque source exploitée.
  2. Sanitaire : Inventorier le nombre de latrines installées pour atteindre le ratio de 1 pour 20 personnes et mesurer la distance effective par rapport aux points d’eau et aux cuisines.
  3. Zonage de sécurité : Confirmer que l’éclairage a été déployé en priorité près des points d’eau et des blocs sanitaires, et que des zones sécurisées pour femmes et enfants sont clairement délimitées.
  4. Coordination : S’assurer que les comités de gestion (eau, hygiène, sécurité), incluant des femmes, sont formés et disposent d’un canal de communication fonctionnel avec la direction du camp.
  5. Plan de distribution : Valider que le système de distribution alimentaire (points, horaires, enregistrement) est conçu pour éviter les attroupements et garantir un accès équitable.

Le risque sécuritaire pour les femmes et enfants dans les camps surpeuplés et mal éclairés

Un camp de réfugiés, même bien organisé, est un lieu de grande vulnérabilité. Le surpeuplement, le stress post-traumatique et la perte des repères sociaux créent un environnement à haut risque, en particulier pour les femmes et les enfants qui constituent souvent la majorité de la population déplacée. Les données sur la crise soudanaise sont éloquentes : plus de 60% des réfugiés soudanais et près de 70% des rapatriés tchadiens sont des enfants de moins de 18 ans. Dans le chaos des 72 premières heures, la sécurité de ces groupes n’est pas une considération secondaire, mais une composante essentielle de la notion même d’abri.

Le danger se niche souvent dans les gestes du quotidien : se rendre aux latrines ou à un point d’eau la nuit. L’obscurité transforme ces trajets en parcours à haut risque de harcèlement et d’agressions sexuelles. La “dignité programmatique” consiste à intégrer la prévention de ces risques dans la conception même du camp, dès le premier jour. L’éclairage n’est pas un luxe, c’est un outil de protection vital. Le déploiement de lampadaires solaires le long des allées principales, et surtout autour des blocs sanitaires et des points d’eau, doit être une priorité absolue du plan logistique.

Installation de lampadaires solaires dans un camp de réfugiés au crépuscule avec des familles circulant en sécurité

Au-delà de l’éclairage, une série de mesures concrètes doivent être mises en œuvre sans délai pour créer un environnement plus sûr :

  • Séparation des installations : Les latrines et les douches doivent être immédiatement séparées par sexe, dotées de portes avec des verrous fonctionnant de l’intérieur et situées dans des zones visibles et éclairées. La distance maximale entre un abri et les latrines ne devrait pas excéder 50 mètres.
  • Espaces sécurisés : Dès le premier jour, il est impératif de délimiter et d’aménager des “espaces amis des enfants” et des centres pour femmes. Ces lieux offrent un répit, un soutien psychosocial et des activités structurées, loin de la promiscuité du camp.
  • Participation communautaire : La création de comités de vigilance, composés en majorité de femmes, permet de faire remonter rapidement les incidents et les préoccupations sécuritaires à la coordination du camp. Ils deviennent les yeux et les oreilles de la communauté.
  • Formation du personnel : Tout le personnel en contact avec les réfugiés, des agents d’enregistrement aux distributeurs de nourriture, doit être formé aux principes des premiers secours psychologiques (PSP) pour identifier les signes de détresse et y répondre de manière appropriée et non-intrusive.

Quand fermer un camp humanitaire sans jeter les réfugiés à la rue : la stratégie de transition

Le paradoxe ultime de la gestion de camp est le suivant : le succès d’un camp se mesure à sa capacité à devenir inutile. Conçus pour l’urgence, les camps ne sont pas des solutions durables. Ils sont coûteux, créent une dépendance à l’aide et peuvent devenir des lieux de tensions sociales et de désespoir. Par conséquent, la stratégie de fermeture, ou de transition vers une solution plus pérenne, doit être envisagée dès les premières semaines de son ouverture, et non des années plus tard.

L’expert Michel Agier a mis en lumière cette évolution du rôle des agences humanitaires. La gestion de camp est devenue une compétence centrale, bien loin de la simple distribution d’urgence. Comme il le note, le HCR a appris à gérer ces espaces dans la durée et à coordonner une multitude de tâches complexes.

L’activité de gestion de camps humanitaires est devenue le second métier du HCR qui sait installer en urgence un dispositif d’accueil mais aussi le gérer durablement en coordonnant les tâches.

– Michel Agier, Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire

Fermer un camp ne signifie pas abandonner ses habitants. Une stratégie de transition réussie repose sur plusieurs piliers :

  • Solutions durables : L’objectif est de trouver des alternatives viables, qui peuvent inclure le rapatriement volontaire et sécurisé, l’intégration locale dans la communauté d’accueil, ou la réinstallation dans un pays tiers.
  • Autonomisation économique : Pour que ces solutions soient pérennes, les réfugiés doivent pouvoir subvenir à leurs besoins. Les programmes de formation professionnelle et d’aide à la création de micro-entreprises sont essentiels pour passer de l’assistanat à l’autonomie.
  • Transition progressive : La fermeture est rarement un événement unique. Il s’agit plutôt d’un processus graduel où les services fournis par les ONG sont progressivement transférés aux autorités locales ou remplacés par les propres capacités des réfugiés.

Un exemple inspirant de cette approche est la transformation du camp de Mae La en Thaïlande, qui montre comment la formation professionnelle peut devenir un véritable passeport pour l’avenir.

Étude de Cas : La transformation du camp de Mae La en Thaïlande

Accueillant des réfugiés karens du Myanmar depuis plus d’une décennie, le camp de Mae La a servi de laboratoire pour une stratégie de transition innovante. En partenariat avec Manpower et le HCR, un programme de formation professionnelle a été mis en place pour les réfugiés en attente de réinstallation. Dix-neuf participants ont suivi une formation intensive de six semaines axée sur les compétences de bureau, l’informatique et l’anglais des affaires. Ce projet pilote a créé un modèle où l’acquisition de compétences concrètes et demandées sur le marché du travail précède et facilite la fermeture progressive du camp, transformant une attente passive en une préparation active à une nouvelle vie.

Pourquoi les appels aux dons spontanés créent-ils souvent un chaos logistique sur le terrain ?

Face à une crise humanitaire médiatisée, un élan de générosité traverse le public. Des conteneurs de vêtements, de jouets et de nourriture non périssable sont collectés, avec les meilleures intentions du monde. Pourtant, sur le terrain, cette vague de dons en nature non sollicités se transforme souvent en un véritable cauchemar logistique, un phénomène que Rony Brauman, ancien président de MSF, décrit comme une des contradictions de l’action humanitaire, où les bonnes intentions peuvent avoir des effets pervers une fois passée l’urgence vitale.

Une fois passée la phase initiale, où les impératifs de l’urgence vitale l’emportaient sur toute autre considération, les dilemmes et contradictions commencèrent à apparaître.

– Rony Brauman, Les dilemmes de l’action humanitaire dans les camps de réfugiés – MSF

Le principal problème est ce qu’on appelle la “logistique inverse” : la gestion de biens non demandés. Ce chaos se manifeste de plusieurs manières :

  • Engorgement des infrastructures : Les ports, aéroports et routes, déjà sous pression pour acheminer l’aide critique (médicaments, équipements de potabilisation), se retrouvent saturés par des conteneurs de biens non essentiels.
  • Mobilisation de personnel qualifié : Des logisticiens, médecins ou coordinateurs, dont le temps est précieux, doivent être réaffectés au tri, à l’inventaire et au stockage de tonnes de vêtements ou de peluches, au lieu de se concentrer sur des tâches vitales.
  • Inadéquation des dons : Les biens envoyés sont souvent culturellement inadaptés (vêtements d’hiver pour un climat tropical), périmés (médicaments) ou inutiles (jouets complexes sans piles), et finissent par former des montagnes de déchets.
  • Impact sur l’économie locale : L’afflux massif de produits gratuits peut détruire le marché local, empêchant les commerçants de la région de participer à l’effort de reconstruction.

Pour éviter ce chaos, la communication envers le public est primordiale. Les organisations humanitaires doivent marteler un message clair et unifié. La gestion optimale des dons en situation d’urgence suit des règles strictes, visant à transformer la générosité en efficacité :

  1. Privilégier absolument les dons financiers : L’argent est flexible, rapide, permet d’acheter des biens adaptés sur place (soutenant l’économie locale) et ne coûte rien à transporter.
  2. Publier une liste de besoins spécifiques : Si des dons matériels sont nécessaires, les ONG doivent diffuser une liste précise, quantitative et mise à jour quotidiennement.
  3. Centraliser les dons : Orienter le public vers des mécanismes centralisés comme le Fonds central pour les interventions d’urgence (CERF) de l’ONU garantit que les fonds sont alloués là où les besoins sont les plus criants.
  4. Communiquer sur les “coûts cachés” : Expliquer au public que le tri des dons inadaptés a un coût et mobilise du personnel qui pourrait être utilisé ailleurs.

Comment survivre 72h en autonomie totale chez soi en attendant les secours ?

Pour saisir l’échelle monumentale que représente la gestion d’un camp pour 50 000 personnes, il est utile de faire un exercice de mise en perspective : que faudrait-il à un seul individu pour survivre en autonomie pendant 72 heures ? Cette question, loin d’être anecdotique, permet de visualiser le ratio logistique et de comprendre pourquoi chaque ressource est si précieuse.

Le kit de survie individuel, similaire à celui qu’emportent les équipes d’intervention rapide du HCR, repose sur quelques éléments essentiels : de l’eau, de la nourriture, un abri minimal et de quoi communiquer. Les professionnels disposent de “Go-Bags” leur garantissant une autonomie totale pour lancer les opérations. Ces kits contiennent typiquement un téléphone satellite, des batteries solaires, des tablettes de purification d’eau, des rations alimentaires compactes et une trousse médicale. Ils permettent à une petite équipe d’être opérationnelle en quelques heures, sans dépendre d’aucun support local.

Maintenant, multiplions ces besoins individuels par 50 000. Le changement d’échelle est vertigineux et met en lumière l’ampleur du défi logistique. Le tableau suivant compare les besoins vitaux pour un individu et pour un camp de 50 000 personnes sur la même période de 72 heures. C’est la traduction en chiffres de l’urgence humanitaire.

Comparaison des besoins vitaux : individu vs camp de 50 000 personnes sur 72h
Ressource vitale Individu (72h) Camp 50 000 pers. (72h) Ratio logistique
Eau potable 9 litres minimum 1 125 000 litres 30 camions-citernes/jour
Nourriture 6 000 kcal 315 millions kcal 63 tonnes de rations
Abri 2m² minimum 175 000m² 10 000 tentes familiales
Latrines Accès partagé 2 500 latrines 125 blocs sanitaires

Cette comparaison, basée sur les standards Sphère, illustre de manière frappante la différence entre la survie individuelle et la gestion d’une population. Là où un individu peut se contenter de quelques litres d’eau en bouteille, un camp nécessite l’équivalent de 30 camions-citernes par jour. Une simple tente devient 17,5 hectares de surface à couvrir, soit l’équivalent de 25 terrains de football. Cette projection permet de comprendre pourquoi l’anticipation, le prépositionnement du matériel et l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement sont des questions de vie ou de mort.

À retenir

  • Séquençage vital : L’eau potable prime sur tout dans les 24 premières heures pour éviter les épidémies.
  • La dignité est une logistique : L’éclairage, la séparation des sanitaires et les espaces sécurisés sont des impératifs du premier jour, pas des options.
  • Anticiper pour réussir : La stratégie de fermeture du camp et l’accompagnement psychologique doivent être pensés dès la phase de déploiement.

Comment accompagner le parcours d’intégration d’un réfugié politique traumatisé par la torture ?

La logistique sauve des corps, mais c’est l’accompagnement humain qui sauve des esprits. Dans le contexte d’un camp, et tout particulièrement pour les réfugiés politiques ayant fui la torture ou des persécutions extrêmes, la survie physique n’est que la première étape. Le traumatisme, invisible mais omniprésent, est une blessure qui, si elle n’est pas prise en charge, peut empêcher toute reconstruction future. La détresse psychologique dans les camps est une crise silencieuse mais massive, comme le montrent les données de Médecins Sans Frontières : dans certains camps de longue durée, les consultations psychosociales ont bondi de plus de 50% en un an, signe d’une souffrance profonde.

L’accompagnement de ces traumatismes ne commence pas des semaines après l’arrivée, mais dès le premier contact, lors de l’enregistrement. C’est là que se joue une partie cruciale de la restauration de la dignité. Les Premiers Secours Psychologiques (PSP) ne sont pas une thérapie, mais une approche humaine et pragmatique visant à réduire la détresse immédiate et à renforcer les capacités d’adaptation. Ce protocole doit être maîtrisé par tout le personnel d’accueil :

  • Écouter sans presser : Laisser la personne raconter son histoire à son rythme, sans la forcer à donner des détails traumatisants. L’écoute active et empathique est le premier soin.
  • Créer un environnement sûr : Mener les entretiens d’enregistrement dans un espace calme, confidentiel et séparé du tumulte du camp. Offrir un verre d’eau, une chaise, sont des gestes simples qui restaurent un sentiment de sécurité.
  • Fournir des informations claires : L’incertitude est une source majeure d’anxiété. Expliquer chaque étape du processus d’enregistrement, les droits de la personne et les services disponibles, de manière simple et répétée, redonne un sentiment de contrôle.
  • Garantir la confidentialité : Assurer à la personne que les informations partagées, notamment concernant la torture ou les violences subies, resteront strictement confidentielles. C’est le fondement de la confiance.

Cette approche, mise en œuvre dès les premières 72 heures, constitue le socle sur lequel un accompagnement à plus long terme pourra se construire (suivi psychologique, aide juridique, etc.). Elle transforme une procédure administrative potentiellement déshumanisante en un premier acte de reconnaissance et de soin. C’est l’affirmation que derrière chaque numéro de dossier se trouve une personne dont l’humanité doit être préservée à tout prix.

Cette dimension humaine est le fil conducteur de toute intervention réussie, et maîtriser les bases de l'accompagnement psychosocial initial est aussi vital que la logistique.

Le déploiement d’un camp d’urgence est une course contre la montre où chaque minute compte. Pour transformer ces principes en actions efficaces sur le terrain, l’étape suivante consiste à intégrer ces standards dans vos propres protocoles de réponse rapide.

Written by Marc Valéry, Analyste en géopolitique et stratégie de défense, ancien diplomate avec 25 ans d'expérience au sein d'organisations internationales et de think tanks stratégiques. Spécialiste des relations internationales, de la gestion des crises systémiques et de la souveraineté industrielle.