Published on April 11, 2024

Le tokenisme dans les médias n’est pas une fatalité mais le symptôme de défaillances structurelles profondes que cet article se propose de déconstruire.

  • La sous-représentation n’est pas un manque de volonté, mais une conséquence de l’inertie des modèles économiques et de la concentration du pouvoir éditorial.
  • Une inclusion réelle passe par la création d’écosystèmes médiatiques viables (niches, local) et la transformation des cultures internes des rédactions.

Recommandation : Auditez vos structures de pouvoir et vos processus internes pour identifier les freins systémiques, au-delà des simples comptages de diversité.

L’écart entre la composition de la société française et son reflet dans les médias audiovisuels est un fait documenté, souvent débattu sous l’angle du « tokenisme ». Pour un directeur de rédaction, un producteur ou un régulateur, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment agir efficacement. Les solutions habituelles, comme l’instauration de quotas ou la mise en avant forcée de “profils de la diversité”, se heurtent souvent à une réalité complexe et peuvent s’avérer contre-productives, renforçant le sentiment d’une représentation artificielle et purement symbolique.

Ces approches, bien que partant d’une bonne intention, échouent car elles traitent le symptôme sans s’attaquer aux causes profondes. Le débat stagne sur un comptage arithmétique de visages, occultant les mécanismes systémiques qui perpétuent l’homogénéité. Mais si la véritable clé n’était pas dans le “qui” est visible à l’écran, mais dans les structures qui décident de ce qui est visible ? La question de la juste représentation est indissociable des modèles économiques des médias, de la concentration du pouvoir éditorial et de la culture interne qui peut, insidieusement, favoriser l’autocensure et la reproduction des élites.

Cet article propose de dépasser l’analyse de surface. En tant que sociologue des médias, notre perspective est critique et structurelle. Nous analyserons les racines du problème, de l’inertie des grands groupes à la fragilité de la presse locale, pour identifier les leviers d’action concrets qui permettent de construire une politique d’inclusion réelle, bien au-delà de la simple obligation de diversité. Il s’agit de bâtir un écosystème médiatique où le pluralisme n’est pas une contrainte, mais une conséquence naturelle de son organisation.

Pour explorer ces pistes de manière structurée, nous aborderons les enjeux systémiques qui freinent la juste représentation. De l’analyse du retard de la télévision aux solutions pour la presse locale, en passant par les dangers de la concentration et les défis de la culture d’entreprise, ce parcours a pour but de fournir aux décideurs des outils d’analyse et d’action.

Pourquoi la télévision retarde-t-elle de 10 ans sur la réalité démographique du pays ?

L’analyse sociologique des médias révèle une inertie structurelle notable : la télévision ne reflète pas la société telle qu’elle est, mais telle qu’elle était, ou telle que ses structures de pouvoir la perçoivent. Ce décalage n’est pas principalement le fruit d’une malveillance, mais d’un ensemble de mécanismes de reproduction. Les habitudes de production, les réseaux de recrutement des journalistes et des experts, ainsi que les outils de mesure d’audience eux-mêmes, ont longtemps été calibrés pour une démographie et des usages passés. Le baromètre de l’Arcom de 2023 est à cet égard éclairant : il confirme que les personnes perçues comme ‘non-blanches’ ne représentent que 15% des individus à l’écran, un chiffre qui tombe à 9% sur les chaînes d’information en continu, illustrant un décalage criant avec la réalité plurielle du pays.

Cette inertie est renforcée par une vision quantitative du problème. On compte les visages sans interroger les rôles, les temps de parole ou la nature des sujets abordés. Comme le souligne la sociologue Marie-France Malonga, il est crucial de dépasser cette approche superficielle :

La représentation des minorités ne se réduit pas à une question arithmétique.

– Marie-France Malonga, La Revue des Médias de l’INA

Le véritable enjeu est qualitatif : il s’agit de passer de la figuration à la participation, de la caricature à la complexité. Le retard de la télévision est donc moins un problème de “casting” qu’un problème de structure de pouvoir et de narration. Tant que les postes de décision, les comités éditoriaux et les panels d’experts invités resteront sociologiquement homogènes, la production médiatique continuera de refléter une vision du monde partielle et datée, incapable de saisir la dynamique réelle de la société.

Comment créer un modèle économique viable pour un média de niche sans milliardaire ?

L’un des principaux freins au pluralisme est la dépendance à un modèle économique basé sur la publicité de masse, qui favorise les contenus consensuels et à large audience au détriment des perspectives minoritaires. La création d’un média de niche, capable de porter des voix différentes, semble alors un défi économique insurmontable. Pourtant, la transition numérique ouvre des voies alternatives. Le modèle de l’abonnement direct, porté par une communauté engagée, a prouvé sa viabilité. En France, des titres comme Mediapart ou Le Monde démontrent qu’un journalisme de qualité et indépendant peut être financé par ses lecteurs. Le rapport Reuters Institute 2024 note d’ailleurs qu’en France, on compte en moyenne deux abonnements aux médias en ligne par abonné, signe d’une volonté de soutenir financièrement une information choisie.

Pour un média de niche, la clé réside dans la diversification des sources de revenus et la construction d’un véritable écosystème. Au-delà de l’abonnement, il faut imaginer :

  • Le financement participatif pour des projets d’enquête spécifiques.
  • La production de contenus premium (documentaires, podcasts, newsletters spécialisées) pour les abonnés les plus fidèles.
  • L’organisation d’événements (conférences, ateliers) pour renforcer le lien avec la communauté.
  • La prestation de services (formations, analyses) en lien avec son champ d’expertise.

Cette approche transforme le média en une plateforme communautaire où la valeur n’est plus seulement dans l’information brute, mais dans l’analyse, le décryptage et le lien social qu’il crée. C’est un modèle qui demande plus d’agilité et une compréhension fine de son public, mais il offre une voie vers une indépendance éditoriale réelle, loin de l’influence des grands annonceurs ou des intérêts d’un actionnaire unique.

Écosystème collaboratif d'un média indépendant avec multiples sources de revenus

Cet écosystème collaboratif permet de construire une résilience économique. En ne dépendant pas d’une seule source de revenus, le média peut mieux résister aux chocs conjoncturels et, surtout, maintenir une ligne éditoriale audacieuse et fidèle à la niche qu’il sert. C’est la condition sine qua non pour que des voix alternatives puissent non seulement exister, mais aussi prospérer.

Égalité ou Équité : quelle règle du temps de parole politique favorise le mieux le débat ?

La question de la juste représentation se pose avec une acuité particulière dans le champ politique, où les règles de temps de parole fixées par le régulateur façonnent directement le débat public. Historiquement, le principe d’égalité stricte a prévalu : un temps d’antenne identique pour chaque candidat ou parti. Si cette approche semble juste en apparence, elle présente une limite majeure : elle tend à figer les rapports de force existants et à invisibiliser les courants émergents qui, par définition, n’ont pas encore de représentation parlementaire significative. En accordant autant de temps à un parti établi qu’à une nouvelle formation, on maintient un statu quo et on limite les chances d’un renouvellement démocratique.

Face à ce constat, le concept d’équité gagne du terrain. Il ne s’agit plus de donner la même chose à tout le monde, mais de donner à chacun ce dont il a besoin pour être entendu. L’équité consiste à pondérer le temps de parole en fonction de critères comme la représentativité réelle (résultats aux élections précédentes) mais aussi en tenant compte de la dynamique de l’actualité et de la contribution d’un parti au débat démocratique. Cette approche, plus complexe, vise à refléter un paysage politique vivant plutôt qu’une photographie figée. Le tableau suivant, basé sur les analyses de la régulation des médias, synthétise les implications de chaque approche.

Approches de représentation : Égalité vs Équité
Critère Égalité stricte Équité pondérée
Principe Temps de parole identique pour tous Temps ajusté selon représentativité et nouveauté
Avantages Simple à mesurer et appliquer Permet l’émergence de nouvelles voix
Limites Peut maintenir le statu quo Complexe à définir objectivement
Impact sur les minorités Visibilité garantie mais limitée Potentiel d’amplification selon contexte

Le passage d’une logique d’égalité arithmétique à une logique d’équité dynamique est un enjeu crucial pour les régulateurs. Pour les directeurs de rédaction, cela implique une réflexion plus fine sur leur rôle. Au-delà du respect des règles, il s’agit d’exercer un jugement éditorial pour s’assurer que le débat n’est pas confisqué par les voix les plus établies. Cela peut signifier d’inviter des intellectuels, des acteurs de la société civile ou des représentants de courants minoritaires qui, sans avoir de poids électoral formel, apportent une perspective indispensable à la compréhension des enjeux.

Le danger des empires médiatiques verticaux pour la diversité des points de vue éditoriaux

Au-delà des règles de temps de parole, la structure même du marché des médias représente une menace majeure pour le pluralisme. La tendance à la concentration, avec la formation d’empires médiatiques détenus par un nombre restreint d’acteurs économiques, crée un risque systémique. Lorsque le même propriétaire contrôle des chaînes de télévision, des radios, des journaux et des plateformes numériques, un “effet d’éviction” se produit : la diversité des lignes éditoriales se réduit au profit d’une vision du monde unifiée, souvent alignée sur les intérêts économiques de l’actionnaire principal. Des exemples récents en France, comme les rachats successifs de médias par des industriels, illustrent cette dynamique et alimentent une crise de confiance. Le rapport Reuters 2024 souligne d’ailleurs que la France se caractérise par un niveau de défiance élevé, avec seulement 31% de confiance dans les médias.

Cette concentration a un impact direct sur la représentation des minorités, et ce, à plusieurs niveaux. Premièrement, elle favorise un journalisme à faible coût, privilégiant les sujets “porteurs” et les débats spectaculaires au détriment des enquêtes de fond sur des réalités sociales plus complexes. Deuxièmement, elle renforce l’homogénéité sociologique des directions. Une analyse de Slate.fr met en lumière ce point sensible : Le profil type des acteurs qui occupent des postes à responsabilités dans les médias est majoritairement blanc, masculin et hétérosexuel. Cette reproduction des élites au sommet de la pyramide médiatique a pour conséquence directe une uniformisation des perspectives et une difficulté à intégrer des récits qui sortent des cadres de pensée dominants.

Étude de cas : L’impact de la concentration en France

Les rachats récents de grands médias nationaux par des milliardaires issus d’autres secteurs industriels, comme celui de BFMTV par l’armateur Rodolphe Saadé ou du Journal du Dimanche par l’industriel Vincent Bolloré, ont suscité de vives inquiétudes quant à l’indépendance éditoriale. Ces opérations posent la question du pluralisme lorsque les intérêts économiques des propriétaires peuvent potentiellement influencer la ligne éditoriale, limitant ainsi la diversité des points de vue et créant un climat de suspicion sur le traitement de certaines informations sensibles.

Le danger des empires médiatiques n’est donc pas seulement économique, il est démocratique. En réduisant la diversité des sources et des angles, la concentration appauvrit le débat public et rend les citoyens plus vulnérables à la désinformation. Lutter contre ce phénomène par des lois anti-concentration efficaces est un prérequis pour espérer une représentation plus juste et plus complexe de la société.

Problème des déserts médiatiques : comment relancer une presse locale forte dans les zones rurales ?

À l’opposé des empires médiatiques concentrés dans les métropoles, de vastes territoires, notamment ruraux, se transforment en “déserts médiatiques”. La disparition progressive des titres de presse locale et des correspondants de proximité prive des millions de citoyens d’une information qui les concerne directement, et qui est essentielle à la vie démocratique locale. Ce vide a deux conséquences graves : il laisse le champ libre aux rumeurs et à la désinformation qui circulent sur les réseaux sociaux, et il invisibilise les réalités, les problématiques et les initiatives de ces territoires dans le débat national. La juste représentation passe aussi par une juste représentation territoriale.

Relancer une presse locale forte ne peut se faire en copiant les modèles économiques des grands groupes nationaux. La solution réside dans l’innovation et la création d’un tissu médiatique hyper-local et participatif. Il s’agit de réinventer le rôle du média local pour qu’il devienne un véritable hub communautaire, un acteur du lien social. Plusieurs stratégies peuvent être combinées pour y parvenir :

  • Développer des partenariats avec les collectivités locales pour co-financer un journalisme de service public et de solution.
  • Former et animer un réseau de correspondants citoyens, qui deviennent les yeux et les oreilles du média sur tout le territoire.
  • Utiliser les lieux tiers existants (bibliothèques, mairies, cafés associatifs) comme points de distribution, de collecte de l’information et de rencontre avec les lecteurs.
  • Focaliser la ligne éditoriale sur les sujets hyperlocaux et les initiatives concrètes (circuits courts, projets culturels, coopératives énergétiques) qui ont un impact direct sur la vie des habitants.
Hub médiatique dans un espace rural communautaire

Cette vision d’un média ancré dans sa communauté permet de reconstruire la confiance perdue. En donnant la parole aux acteurs locaux et en mettant en lumière les solutions qui émergent du terrain, la presse locale redevient pertinente et indispensable. Elle ne se contente plus de relater l’information, elle contribue activement à la vitalité de son territoire et assure que la diversité de la France, y compris sa diversité géographique, soit entendue.

Problème de stagnation sociale : comment auditer votre climat d’inclusion sans questionnaire intrusif ?

La transformation de l’écosystème médiatique externe doit s’accompagner d’une révolution culturelle interne. Une rédaction peut respecter tous les quotas de diversité à l’embauche et continuer de produire un contenu homogène si son climat interne n’est pas réellement inclusif. Le problème de la stagnation sociale, où les individus issus de groupes minoritaires peinent à évoluer et à imposer leurs perspectives, est souvent invisible. Les questionnaires de satisfaction, souvent utilisés pour mesurer l’inclusion, peuvent être perçus comme intrusifs ou générer des réponses socialement désirables. Il est donc nécessaire de développer des méthodes d’audit non-intrusives, basées sur l’analyse de données objectives.

Plutôt que de demander aux gens s’ils se sentent inclus, il s’agit d’observer les dynamiques réelles au sein de l’organisation. Pour un producteur ou un directeur de rédaction, cela signifie passer d’une gestion des perceptions à une gestion des faits comportementaux. La citation suivante, issue d’un guide sur la diversité culturelle, souligne la profondeur de la démarche requise :

Éviter le tokénisme nécessite compréhension, intelligence émotionnelle et humilité pour faire les choses correctement et apprendre/s’améliorer en continu.

Thomas International

Cet état d’esprit doit se traduire par des outils de mesure concrets. L’objectif est de quantifier l’inclusion à travers ses manifestations, en se concentrant sur les interactions, les parcours et la répartition du pouvoir symbolique. Cela permet de dépasser les déclarations d’intention pour se confronter à la réalité des pratiques quotidiennes au sein de la rédaction.

Plan d’action : auditer votre climat d’inclusion de manière non-intrusive

  1. Cartographie des réseaux : Analysez les métadonnées anonymisées des communications internes (emails, messageries) pour visualiser les réseaux informels. Qui parle à qui ? Quels groupes sont isolés ?
  2. Analyse des réunions : Formez des observateurs neutres pour quantifier objectivement, lors des comités éditoriaux, les interruptions, le temps de parole et l’attribution des idées. Les idées sont-elles créditées à leur véritable auteur ?
  3. Suivi des parcours : Corrélez les données de promotion, d’augmentation salariale et d’accès aux projets à haute visibilité avec la composition démographique des équipes. Y a-t-il des plafonds de verre invisibles ?
  4. Mesure de la participation informelle : Observez (sans ficher) le taux de participation aux événements non-obligatoires (déjeuners, pots) par groupe. L’exclusion se joue souvent dans ces moments.
  5. Analyse du micro-absentéisme : Mettez en relation les données de micro-absentéisme ou de retards fréquents avec la composition des équipes et les managers. C’est souvent un indicateur précoce de mal-être.

Le risque du “chilling effect” qui tue le débat démocratique dans les entreprises

Instaurer des politiques de diversité et d’inclusion est nécessaire, mais peut paradoxalement conduire à un “chilling effect” (effet dissuasif) si la démarche est mal comprise ou maladroitement mise en œuvre. Ce phénomène se produit lorsque les employés, par peur d’être maladroits, de commettre un impair ou d’être accusés de discrimination, se retirent du débat et pratiquent l’autocensure. Les discussions sur les sujets sensibles s’éteignent, non pas par manque d’intérêt, mais par crainte des conséquences. Dans une rédaction, cet effet est dévastateur : il stérilise la créativité, uniformise la pensée et empêche l’émergence d’angles originaux ou critiques sur les sujets de société.

Un exemple concret de ce paradoxe est la gestion des comités diversité. Souvent, la responsabilité d’éduquer l’ensemble de l’organisation retombe sur les quelques membres issus de groupes minoritaires. Comme le souligne une analyse sur le sujet, si ce fardeau n’est pas partagé par toute la structure et en premier lieu par la direction, on crée une situation où ces individus sont à la fois des porte-paroles non-rémunérés et des objets de curiosité. Ils peuvent alors se sentir instrumentalisés, et leurs collègues, craignant de dire la mauvaise chose, éviteront tout simplement d’aborder ces sujets avec eux. Le dialogue se fige, remplacé par un silence poli mais stérile.

Pour contrer cet effet, la direction doit assumer pleinement son rôle. La promotion de la diversité ne doit pas être un sujet délégué “aux concernés”, mais une priorité stratégique portée au plus haut niveau. Cela implique de :

  • Former tous les managers à la gestion de conversations difficiles et à la création d’un climat de sécurité psychologique.
  • Déculpabiliser l’erreur : Instaurer une culture où poser une question, même maladroite, est préférable au silence, à condition qu’elle soit posée avec respect et une réelle volonté d’apprendre.
  • Partager la charge : S’assurer que les initiatives d’inclusion sont portées par un groupe diversifié de volontaires, et non uniquement par les personnes directement issues des minorités.

En fin de compte, l’objectif est de créer un environnement où le débat contradictoire et respectueux est non seulement possible, mais encouragé. Sans cette liberté de parole interne, il est illusoire de penser qu’un média puisse produire une information riche, nuancée et véritablement plurielle pour le public.

À retenir

  • La sous-représentation dans les médias est un problème systémique qui dépasse la simple question des quotas.
  • Les leviers d’action sont structurels : ils concernent les modèles économiques, la régulation anti-concentration et la revitalisation de la presse locale.
  • La transformation doit aussi être interne, en auditant le climat d’inclusion et en prévenant les effets pervers comme l’autocensure (“chilling effect”).

Comment instaurer une politique d’inclusion réelle qui dépasse les quotas obligatoires ?

Arrivé au terme de cette analyse structurelle, il apparaît clairement que la lutte contre le tokenisme ne peut se résumer à une politique de chiffres. Les quotas, s’ils peuvent être un outil de départ pour forcer un changement, ne garantissent en rien une inclusion réelle et durable. Le risque est grand de tomber dans ce que le sociologue Erving Goffman décrivait implicitement : une gestion de la “façade”. Le tokénisme, dans son essence, est une pratique symbolique. Comme le note une analyse de Slate.fr, les journalistes issus de minorités visibles sont souvent réduits au statut de ‘faire-valoir’, une présence qui sert à légitimer l’institution sans lui donner un pouvoir réel. Le terme même est défini comme un effort de surface pour échapper aux accusations de discrimination, sans intention réelle de promotion des individus.

Instaurer une politique d’inclusion qui dépasse ce stade symbolique exige une approche holistique, agissant simultanément sur les différents leviers que nous avons identifiés. Pour un dirigeant de média, cela se traduit par un plan d’action stratégique qui intègre :

  1. L’économie : Diversifier les sources de revenus pour garantir une indépendance éditoriale qui permette de prendre des risques et de donner la parole à des voix moins conventionnelles.
  2. La structure du pouvoir : Promouvoir activement la diversité au sein des instances de décision (comités de direction, comités éditoriaux). Le pluralisme doit commencer au sommet.
  3. La culture interne : Mettre en place les outils d’audit et de formation pour créer un climat de sécurité psychologique où le débat est possible et où les perspectives minoritaires peuvent influencer la ligne éditoriale.
  4. L’écosystème : Soutenir activement le pluralisme externe en nouant des partenariats avec des médias de niche ou locaux, contribuant à un paysage informationnel plus riche pour tous.

En définitive, une politique d’inclusion réussie est celle qui devient invisible. C’est-à-dire une politique où la diversité des équipes et des contenus n’est plus un objectif en soi, mais la conséquence naturelle d’une organisation saine, ouverte et connectée à la société qu’elle prétend servir. Le but n’est pas d’ “ajouter de la diversité”, mais de supprimer les barrières structurelles qui l’empêchent d’exister organiquement.

Pour les directeurs de rédaction, producteurs et régulateurs, l’enjeu est donc de passer du rôle de gestionnaire de la diversité à celui d’architecte d’un écosystème médiatique inclusif. Évaluez dès maintenant les freins structurels au sein de votre propre organisation et commencez à bâtir les fondations d’une représentation plus juste et authentique.

Written by Amina Benali, Sociologue et chercheuse en santé publique, spécialiste des inégalités territoriales et de la cohésion sociale. 20 ans d'expérience dans l'évaluation des politiques sociales et l'aménagement du territoire en zones rurales et prioritaires.