Published on March 11, 2024

La surveillance par reconnaissance faciale n’est pas une fatalité technologique, mais un choix politique et juridique contestable qui menace l’exercice même de nos libertés fondamentales.

  • L’« effet cliquet » transforme des mesures de sécurité exceptionnelles, comme celles pour les JO 2024, en normes de surveillance permanentes.
  • L’argument « n’avoir rien à se reprocher » est un leurre qui ignore le principal danger : l’autocensure généralisée (ou “chilling effect”) qui appauvrit le débat démocratique.

Recommandation : La riposte citoyenne, du recours juridique ciblé comme le référé-liberté à la désobéissance créative dans l’espace public, constitue l’arsenal le plus efficace pour préserver nos droits.

L’œil de la caméra est devenu une présence constante dans nos villes. Chaque jour, nous sommes filmés, analysés, parfois sans même en avoir conscience. La promesse est toujours la même : notre sécurité. On nous assure que ces technologies, notamment la reconnaissance faciale, ne visent que les fauteurs de troubles. L’idée s’installe, confortable et anesthésiante : “si je n’ai rien à me reprocher, je n’ai rien à craindre”. Cette pensée, bien que rassurante, constitue le plus grand piège tendu à nos libertés civiles.

Car le véritable enjeu n’est pas la technologie en elle-même, mais le glissement progressif et silencieux du cadre juridique qui l’autorise. Ce n’est pas une invasion soudaine, mais une érosion lente, où chaque loi d’exception, chaque “expérimentation” temporaire devient une brique de plus dans l’édifice d’une société de surveillance généralisée. La question n’est plus de savoir si nous devons accepter la surveillance pour être en sécurité, mais de comprendre comment le droit lui-même est utilisé pour normaliser une surveillance qui, par nature, est liberticide.

Cet article n’est pas une simple dénonciation. C’est un guide de défense. En tant qu’avocat spécialisé dans la protection des droits numériques, mon objectif est de vous armer. Non pas avec des outils de hacking complexes, mais avec la connaissance des mécanismes juridiques et des stratégies citoyennes qui permettent de résister. Nous allons disséquer l’argumentaire sécuritaire, de la loi “Sécurité Globale” à l’opacité des algorithmes de Parcoursup, pour révéler ses failles. Nous verrons comment contester un arrêté préfectoral, comment manifester en protégeant sa responsabilité et comment, individuellement et collectivement, il est possible de redevenir un citoyen acteur de ses libertés, et non un simple sujet docile sous surveillance.

Cet article a été conçu pour vous fournir les clés de compréhension et d’action. En naviguant à travers les différentes sections, vous découvrirez les fondements juridiques de la surveillance actuelle, les arguments fallacieux qui la soutiennent, et surtout, les leviers concrets pour défendre vos droits fondamentaux.

Pourquoi la loi “Sécurité Globale” inquiète-t-elle les défenseurs des libertés publiques ?

La loi “Sécurité Globale”, suivie de près par la loi relative aux Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024, n’est pas une simple mise à jour technique. Elle représente un changement de paradigme dans la gestion de l’espace public. Son danger ne réside pas seulement dans les drones ou les caméras-piétons, mais dans la porte qu’elle a ouverte à la surveillance algorithmique. Concrètement, il ne s’agit plus seulement de filmer, mais d’analyser en temps réel les comportements via une intelligence artificielle pour détecter des anomalies. Initialement justifiée par la lutte antiterroriste, cette loi a créé l’infrastructure technique et juridique d’un contrôle social à grande échelle.

Le point le plus critique est l’introduction de la vidéosurveillance dite “augmentée” ou “intelligente” (VSA). Officiellement, la reconnaissance faciale reste interdite. Cependant, la loi a légalisé une étape intermédiaire : l’analyse comportementale. Des algorithmes sont entraînés à repérer des “événements” prédéfinis : mouvements de foule, colis abandonnés, ou comportements jugés “suspects”. L’inquiétude des défenseurs des libertés est double. D’une part, la définition d’un comportement suspect est subjective et ouvre la porte à l’arbitraire et à la discrimination. D’autre part, cette VSA est une porte d’entrée technique et légale vers la reconnaissance faciale généralisée. La technologie est la même, seule la finalité affichée diffère.

Étude de cas : De la loi Sécurité Globale aux JO 2024, l’effet cliquet

La loi Sécurité Globale a préparé le terrain juridique pour la surveillance algorithmique des JO 2024. Initialement présentée pour lutter contre le terrorisme, elle a permis la généralisation des caméras mobiles et des drones, créant l’infrastructure technique nécessaire. L’interdiction initiale de la reconnaissance faciale a été progressivement contournée, d’abord via le méga-fichier TES contenant les visages de la population, puis par l’expérimentation des caméras augmentées autorisée jusqu’au 31 mars 2025. C’est l’illustration parfaite de “l’effet cliquet” : une mesure d’exception, justifiée par un événement, qui s’installe durablement dans le droit commun.

Ce glissement est précisément ce que les associations de défense des droits, comme La Quadrature du Net, dénoncent. Elles soulignent que les technologies achetées et les personnels formés pour un événement ponctuel ne disparaissent jamais. Une fois l’infrastructure en place, la tentation de l’utiliser pour d’autres motifs (gestion des manifestations, petite délinquance) devient immense, transformant une mesure exceptionnelle en un outil de contrôle permanent.

Cette loi n’est donc pas qu’une affaire de sécurité ; elle redéfinit le rapport entre l’État et le citoyen, faisant de chaque personne dans l’espace public un suspect potentiel dont le comportement est constamment évalué.

Comment organiser une manifestation déclarée en évitant les pièges de la responsabilité pénale ?

La liberté de manifester est un droit fondamental, mais son exercice est encadré par la loi pour éviter qu’il ne devienne un piège juridique pour les organisateurs. Face à une tendance croissante à la pénalisation du militantisme, une organisation rigoureuse est la meilleure des protections. La clé est de démontrer, à chaque étape, votre volonté de coopérer avec les autorités et de garantir le caractère pacifique de l’événement. Cela vous protège non seulement sur le plan pénal, mais renforce aussi votre position en cas de tentative d’interdiction abusive par la préfecture.

La procédure de déclaration en préfecture (ou mairie) est la première ligne de défense. Elle doit être effectuée au moins 3 jours francs avant l’événement. Ce n’est pas une demande d’autorisation, mais une simple déclaration. Le document doit être le plus précis possible : objet de la manifestation, parcours détaillé, horaires de début et de fin, et une estimation du nombre de participants. Il est stratégique de désigner plusieurs co-organisateurs. En cas de poursuites, cela permet de diluer la responsabilité juridique, qui ne repose plus sur une seule personne mais sur un collectif. Conservez précieusement le récépissé de déclaration ; c’est votre preuve irréfutable en cas de litige.

Vue aérienne d'une manifestation pacifique montrant l'organisation collective sans identification individuelle

Prévoir un service d’ordre interne, identifiable par des brassards par exemple, est un signal fort envoyé aux autorités. Il matérialise votre engagement à encadrer le cortège et à prévenir les troubles. De même, documenter toutes les interactions avec les forces de l’ordre (avant, pendant et après la manifestation) est crucial. Ces éléments seront des preuves précieuses si vous devez contester une version des faits devant un tribunal. L’anticipation est votre meilleure alliée : un dossier bien préparé peut décourager des poursuites opportunistes et constitue une base solide pour un recours en référé-liberté si un arrêté d’interdiction est pris tardivement et de manière abusive.

En somme, organiser une manifestation ne s’improvise pas. Une approche méthodique et documentée n’est pas un signe de soumission, mais une stratégie de protection intelligente qui garantit la pérennité de l’action militante face aux tentatives de dissuasion.

Liberté de circuler ou Sécurité sanitaire : quel droit prime en période d’état d’urgence ?

La question de la hiérarchie des droits en période de crise est un débat juridique complexe et au cœur de notre démocratie. L’état d’urgence, qu’il soit sécuritaire ou sanitaire, est un régime juridique d’exception qui permet au gouvernement de restreindre certaines libertés fondamentales, comme la liberté de circuler, au nom d’un objectif supérieur, comme la sécurité publique ou la protection de la santé. Cependant, ce régime n’est pas un chèque en blanc. Le principe de proportionnalité, gardien de nos libertés, exige que toute restriction soit strictement nécessaire, adaptée et proportionnée au but poursuivi.

Durant la crise du COVID-19, nous avons assisté à des restrictions sans précédent de la liberté d’aller et venir. Le Conseil d’État, juge administratif suprême, a été saisi à de nombreuses reprises pour arbitrer ce conflit. Sa jurisprudence a été constante : si l’objectif de sauvegarde de la santé publique peut justifier des mesures restrictives, celles-ci ne doivent pas aboutir à une interdiction générale et absolue de l’exercice d’une liberté fondamentale. Par exemple, l’interdiction de se déplacer devait toujours être assortie d’exceptions pour des motifs impérieux (santé, travail, assistance à personne vulnérable).

Le principal danger, maintes fois souligné par les défenseurs des droits, est que ces mesures d’exception, une fois acceptées par la population dans un contexte de peur, tendent à se pérenniser. Le “temporaire” devient souvent la nouvelle norme. La loi sur les JO de 2024 en est un exemple frappant : sous couvert de sécuriser un événement ponctuel, elle a autorisé des technologies de surveillance de masse. Un rapport parlementaire a confirmé que la prolongation de la vidéosurveillance algorithmique jusqu’au 30 juin 2025, bien après les jeux, était actée. Ce mécanisme de glissement transforme une situation de crise en opportunité pour renforcer durablement l’arsenal sécuritaire de l’État.

En conclusion, aucun droit ne prime de manière absolue sur l’autre. C’est un équilibre précaire que le juge doit constamment réévaluer. Le rôle des citoyens et des associations est de rester vigilants et de contester systématiquement toute mesure qui semblerait disproportionnée, pour éviter que l’exception ne devienne la règle.

L’erreur de croire que “si on n’a rien à se reprocher”, la surveillance ne pose pas problème

L’argument “je n’ai rien à me reprocher, donc je n’ai rien à cacher” est le somnifère le plus puissant pour les libertés publiques. Il repose sur une vision simpliste et erronée de la vie privée et de la surveillance. Penser ainsi, c’est réduire la vie privée à la dissimulation d’actes illégaux. Or, la vie privée est bien plus que cela : c’est le droit à l’intimité, à l’erreur, à l’expérimentation, à la construction de soi sans le poids du jugement permanent. C’est l’espace nécessaire à l’épanouissement de la pensée critique et de la dissidence, qui sont les moteurs de toute société démocratique.

Le danger principal de la surveillance généralisée n’est pas tant la sanction des actes illégaux que l’incitation à la conformité. C’est ce que les Anglo-Saxons nomment le “chilling effect” ou “effet dissuasif”. La simple conscience d’être potentiellement surveillé modifie nos comportements. On hésite à participer à une manifestation, on s’autocensure dans nos conversations en ligne, on évite de consulter certains sites web, on se détourne de certaines lectures. Comme le souligne Katia Roux d’Amnesty International dans une tribune sur la surveillance par reconnaissance faciale :

Être identifiable partout et à tout moment risque de conduire à une modification des comportements pour correspondre aux critères de nos dirigeants du moment.

– Katia Roux, Amnesty International

Ce conformisme invisible et progressif est une menace bien plus profonde que la traque de quelques délinquants. Il standardise les opinions, lisse les aspérités et appauvrit le débat public. La surveillance de masse ne se contente pas de trouver des coupables ; elle fabrique des citoyens dociles. Le tableau suivant, basé sur des données comparatives, met en lumière l’inefficacité et le coût exorbitant de la surveillance de masse par rapport à des enquêtes ciblées.

Surveillance de masse vs Protection ciblée : efficacité comparée
Critère Surveillance de masse Protection ciblée
Coût par arrestation 250 000€ – 400 000€ 15 000€ – 30 000€
Faux positifs 85-95% des alertes 10-20% des interventions
Impact libertés Population entière affectée Suspects identifiés uniquement
Efficacité antiterroriste 0 attentat évité (France 2019-2024) Renseignement humain privilégié

Ainsi, la question n’est pas de savoir si vous avez quelque chose à cacher, mais de déterminer dans quel type de société vous souhaitez vivre : une société où la déviance, la critique et l’originalité ont leur place, ou une société où la norme est la seule option sécurisante.

Quand saisir le tribunal administratif pour faire annuler un arrêté préfectoral liberticide ?

Face à un arrêté préfectoral qui interdit une manifestation ou restreint de manière abusive une liberté fondamentale, le citoyen n’est pas démuni. Le référé-liberté est une procédure d’urgence, une arme juridique puissante conçue pour obtenir une décision d’un juge en 48 heures. C’est l’outil par excellence pour contester une décision administrative qui porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, comme la liberté de manifester, de se réunir ou d’aller et venir.

Pour être recevable, votre requête doit remplir deux conditions cumulatives : l’urgence et l’atteinte grave et manifestement illégale. L’urgence est généralement facile à prouver dans le cas d’une manifestation, car son interdiction à la veille de sa tenue rend la situation critique. L’atteinte grave, quant à elle, doit être démontrée. Vous devez argumenter en quoi l’interdiction est disproportionnée. Les failles les plus classiques des arrêtés préfectoraux sont au nombre de trois : le défaut de motivation (l’arrêté n’explique pas précisément en quoi la manifestation créerait un trouble), l’erreur manifeste d’appréciation (le préfet surévalue le risque de trouble à l’ordre public) et la disproportion de la mesure (une interdiction totale alors qu’un simple changement de parcours aurait suffi).

Étude de cas : Victoire au TA de Melun contre une interdiction illégale

Le 31 mai 2024, une décision du tribunal administratif de Melun illustre parfaitement l’efficacité de cette procédure. Le juge a annulé un arrêté préfectoral interdisant une manifestation et a même condamné l’État à indemniser l’organisateur. L’analyse du juge a été implacable : il a relevé l’absence de risque avéré de troubles, l’attribution erronée de propos à l’organisateur et surtout, le fait que l’interdiction avait été prise trop tardivement, empêchant un recours utile. Cette décision judiciaire montre l’importance d’agir vite et de bâtir un dossier solide, notamment en documentant l’absence de troubles lors d’événements précédents.

Agir vite est la clé. La procédure doit être lancée idéalement dans les heures qui suivent la notification de l’arrêté. Bien que l’assistance d’un avocat ne soit pas obligatoire, elle est fortement recommandée pour maximiser vos chances de succès. Cette démarche, loin d’être un simple acte de contestation, est un acte de défense active de l’État de droit.

Votre feuille de route pour un référé-liberté

  1. Vérifier les délais : Agir impérativement dans les 48h suivant la notification de l’arrêté pour prouver l’urgence.
  2. Rédiger la requête : Utiliser un langage clair, mentionner “RÉFÉRÉ” en évidence et joindre une copie de l’arrêté contesté.
  3. Démontrer l’illégalité : Argumenter sur la base d’une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale (ex: liberté de manifester).
  4. Identifier les failles : Cibler les arguments juridiques les plus efficaces : défaut de motivation, erreur d’appréciation ou disproportion de la mesure d’interdiction.
  5. Déposer le recours : Utiliser le service en ligne “Télérecours citoyens” pour un dépôt rapide ou se rendre directement au greffe du tribunal administratif compétent.

Chaque référé-liberté gagné est une victoire qui rappelle à l’administration qu’elle n’est pas au-dessus des lois et que les libertés fondamentales ne sont pas négociables, même au nom de l’ordre public.

Le danger des lois d’exception qui deviennent permanentes dans le droit commun

L’histoire du droit est jalonnée de ce que les juristes appellent l’“effet cliquet” : une mesure d’exception, introduite pour répondre à une crise ou un événement spécifique (attentat, pandémie, événement sportif majeur), ne disparaît jamais complètement une fois la crise passée. Au contraire, elle s’intègre progressivement dans le droit commun, devenant une nouvelle norme qui abaisse durablement le niveau de protection des libertés. C’est un processus insidieux car chaque étape est justifiée par un contexte qui la rend acceptable aux yeux de l’opinion publique.

La lutte antiterroriste post-2015, la crise sanitaire du COVID-19 et maintenant les Jeux Olympiques de 2024 sont des exemples parfaits de cet effet cliquet. Des mesures initialement présentées comme temporaires et ciblées (assignations à résidence administratives, pass sanitaire, surveillance par drones) ont été pérennisées et intégrées dans l’arsenal juridique de l’État. Le véritable danger est là : la normalisation de l’exceptionnel. Ce qui était impensable hier devient acceptable aujourd’hui et sera la base de référence pour demain.

Métaphore visuelle d'un espace urbain où la technologie de surveillance s'installe progressivement

La surveillance algorithmique en est l’illustration la plus récente et la plus inquiétante. Autorisée à titre “expérimental” pour les JO, cette technologie s’installe déjà durablement dans nos villes. Les révélations du média Disclose, qui indiquent que plus de 200 communes sont déjà équipées du logiciel Briefcam, un outil d’analyse vidéo par IA, montrent que l’expérimentation est en réalité un déploiement. Comme l’a résumé Juliette, de La Quadrature du Net, dans un entretien à Reporterre : “L’événement crée le besoin, mais ensuite les technologies sont achetées, les personnels formés. On ne va pas revenir en arrière.”

La vigilance citoyenne et la contestation juridique systématique de ces glissements sont donc essentielles. Il ne s’agit pas de s’opposer par principe à toute mesure de sécurité, mais d’exiger que chaque restriction de liberté soit rigoureusement temporaire, contrôlée et réversible, pour éviter que le cliquet de la surveillance ne se referme définitivement sur nos droits.

L’erreur de ne pas publier les algorithmes publics qui affectent la vie des gens (Parcoursup, CAF)

L’opacité est l’alliée de l’arbitraire. À l’ère numérique, cette opacité prend la forme de la “boîte noire” algorithmique. De plus en plus de décisions qui impactent directement nos vies ne sont plus prises par des humains, mais par des logiciels dont le fonctionnement est gardé secret. L’affectation d’un étudiant via Parcoursup, le calcul d’une allocation par la CAF, ou demain, l’identification d’un comportement “suspect” dans la rue, reposent sur des algorithmes opaques. Cette absence de transparence pose un problème démocratique fondamental.

Comment contester une décision si l’on ne connaît pas les règles qui l’ont produite ? Comment s’assurer qu’un algorithme n’est pas biaisé, qu’il ne discrimine pas sur la base de l’origine sociale, du lieu de résidence ou d’autres critères illégitimes ? La loi pour une République numérique de 2016 a certes posé un principe de transparence des algorithmes publics, mais son application reste très limitée. Les administrations traînent des pieds, invoquant le secret industriel ou la complexité technique pour ne pas publier leurs codes sources.

Cette opacité est encore plus dangereuse lorsqu’il s’agit de technologies de surveillance. La vidéosurveillance algorithmique (VSA) et la reconnaissance faciale reposent sur des algorithmes propriétaires, développés par des entreprises privées. Comme le souligne La Quadrature du Net, la différence est ténue : “La vidéosurveillance algorithmique et la reconnaissance faciale reposent sur les mêmes algorithmes […]. La seule différence est que la première isole et reconnaît des corps, des mouvements […], lorsque la seconde détecte un visage”. Le tableau suivant illustre les différents niveaux d’opacité de ces systèmes qui régissent nos vies.

Opacité algorithmique : Parcoursup vs Reconnaissance faciale
Système Transparence du code Données traitées Recours possible
Parcoursup Code source partiellement publié Notes, vœux, critères sociaux Commission d’accès limité
CAF (scoring) Algorithme secret Données personnelles multiples Contestation complexe
Reconnaissance faciale JO Boîte noire totale Données biométriques Aucun recours individuel
VSA comportementale Propriété des entreprises Mouvements, postures Impossible sans identification

Exiger la publication et l’auditabilité des algorithmes publics n’est donc pas seulement un enjeu technique, c’est un combat pour le droit fondamental de comprendre et de contester les décisions qui nous affectent. Sans cette transparence, nous ne sommes plus des citoyens, mais les sujets d’une administration numérique aveugle.

À retenir

  • La surveillance n’est pas une fatalité : elle s’installe via des mécanismes juridiques (l’effet cliquet) qui peuvent être compris et contestés.
  • Le vrai danger de la surveillance de masse est l’autocensure (“chilling effect”) qui appauvrit la démocratie, bien plus que la traque de quelques coupables.
  • La riposte est multiforme : elle passe par des outils juridiques précis (référé-liberté), l’organisation collective (manifestations) et des stratégies de résistance individuelles créatives.

Comment protéger votre vie privée face à la surveillance de masse sans vous déconnecter du monde ?

Face à l’ampleur de la surveillance, le sentiment d’impuissance peut être paralysant. Pourtant, la résistance est possible et ne passe pas nécessairement par une déconnexion radicale du monde moderne. Elle repose sur des stratégies de riposte asymétrique : des actions individuelles ou en petits groupes qui, par leur nature, peuvent perturber ou gripper les rouages des systèmes de surveillance à grande échelle. Il s’agit moins de devenir invisible que de rendre notre profil numérique illisible ou coûteux à analyser.

La première stratégie est la compartimentation. Utilisez des pseudonymes différents pour vos activités militantes et professionnelles, des navigateurs et des adresses email distincts. Cela complexifie la tâche des algorithmes qui cherchent à créer un profil unifié de votre personne. Une autre approche, plus créative, est celle du “brouillard de données”. Il s’agit de générer volontairement de fausses informations (visiter des sites sans rapport avec vos intérêts, liker des pages aléatoires) pour diluer la pertinence de votre profil publicitaire et de surveillance. Cela rend les données collectées sur vous moins fiables et donc moins utiles.

Sur le terrain, dans l’espace public, des formes de résistance créatives émergent. Le “maquillage anti-surveillance” (CV Dazzle), avec ses motifs géométriques, est conçu spécifiquement pour tromper les algorithmes de détection de visage. Cette pratique, popularisée par des collectifs comme le Dazzle Club de Londres, transforme un acte esthétique en un acte de désobéissance civile, rendant visible l’invisible surveillance et interpellant les passants.

Étude de cas : Le Dazzle Club de Londres, résistance créative à la surveillance

Face au déploiement massif de caméras à Londres, des activistes ont créé le Dazzle Club. Ils organisent des marches publiques en arborant des maquillages géométriques complexes, spécifiquement conçus pour perturber les algorithmes de reconnaissance faciale. Cette approche est doublement efficace : elle constitue une résistance technique en brouillant les systèmes, mais aussi une action politique percutante qui rend visible l’omniprésence de la surveillance et questionne son acceptation sociale. Le maquillage devient ici une arme politique, un acte de désobéissance qui sème le doute dans la machine.

Votre plan d’action pour auditer votre exposition à la surveillance

  1. Points de contact : Lister tous les lieux publics (gares, centres commerciaux) et les services en ligne (réseaux sociaux, applications) que vous utilisez quotidiennement.
  2. Collecte : Inventorier les données que vous partagez, volontairement ou non, sur ces plateformes (géolocalisation, publications, photos identifiables).
  3. Cohérence : Confronter vos actions (ex: participer à une manifestation) à votre exposition numérique (ex: poster des photos sur place avec un compte non anonyme).
  4. Mémorabilité : Repérer les traces numériques qui vous rendent unique et facilement identifiable (votre visage sur une photo publique) par opposition aux traces génériques (un trajet GPS anonymisé).
  5. Plan d’intégration : Mettre en œuvre une ou deux stratégies de brouillage (pseudonymat, maquillage, etc.) en priorité sur les points les plus critiques identifiés.

Pour passer de la conscience à l’action, l’étape suivante consiste à évaluer votre propre exposition et à choisir votre stratégie de résistance, qu’elle soit juridique, technique ou collective. Chaque acte de protection, même modeste, est une affirmation de votre droit à la liberté.

Written by Camille Rousseau, Avocate au Barreau spécialisée en droit public et libertés fondamentales, experte en droit du numérique et protection des données. 12 ans de pratique dans la défense des droits citoyens face aux administrations et aux géants du web.