Published on March 11, 2024

Contrairement à l’idée reçue d’une justice internationale paralysée, l’impunité des crimes de guerre n’est pas une fatalité. La réponse ne réside plus dans une unique cour centrale, mais dans l’activation stratégique d’un réseau de mécanismes juridiques décentralisés.

  • La compétence universelle permet aux juridictions nationales de se saisir des crimes les plus graves, transformant les puissances moyennes en acteurs clés de la justice globale.
  • La révolution des preuves numériques (OSINT) et l’adaptation du droit aux nouvelles frontières (cyberespace, fonds marins) ouvrent des champs d’action inédits pour établir les responsabilités.

Recommandation : Pour les juristes, diplomates et ONG, la maîtrise de cette ingénierie juridique et la promotion de la responsabilité en cascade, du soldat au commanditaire, sont désormais les clés pour contourner les blocages politiques et faire prévaloir le droit.

La question de la justice pour les crimes les plus graves qui heurtent la conscience de l’humanité se pose avec une acuité renouvelée. La Cour Pénale Internationale (CPI), conçue comme le pilier d’un ordre mondial fondé sur le droit, se heurte à une réalité politique brutale : plusieurs des puissances militaires et politiques les plus influentes, telles que les États-Unis, la Russie, la Chine ou l’Inde, n’ont pas ratifié le Statut de Rome qui la régit. Ce refus crée une asymétrie fondamentale, où la justice semble ne s’appliquer qu’à ceux qui ne disposent pas d’un protecteur puissant ou d’un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, seul organe capable de référer une situation à la Cour contre la volonté d’un État.

Cette situation nourrit un sentiment d’impuissance et de cynisme, suggérant que le droit international n’est qu’un instrument au service des puissants. Les débats se concentrent souvent sur cette impasse institutionnelle, sur les limites de la compétence de la Cour et sur les blocages politiques qui entravent son action. Cependant, se cantonner à ce constat serait une erreur d’analyse. Et si la véritable évolution de la justice pénale internationale ne se jouait plus uniquement dans les prétoires de La Haye ? Si la réponse à l’impunité ne résidait pas dans un grand soir judiciaire, mais dans l’activation méthodique et décentralisée d’un arsenal de mécanismes juridiques souvent sous-estimés ?

Cet article propose de dépasser le constat de la paralysie pour explorer les voies d’action concrètes. Il s’agit d’examiner comment l’ingénierie juridique, les nouvelles technologies et la détermination d’acteurs étatiques et non étatiques permettent de contourner les obstacles politiques. De la collecte de preuves numériques à la compétence universelle des tribunaux nationaux, en passant par la redéfinition des règles dans de nouvelles frontières du droit, nous analyserons les stratégies qui façonnent aujourd’hui une forme de justice plus résiliente, fragmentée mais tenace, capable de faire rendre des comptes là où l’on croyait l’impunité assurée.

Cet exposé se propose d’articuler la réflexion autour des leviers d’action qui, ensemble, dessinent les contours d’une nouvelle architecture de la responsabilité pénale internationale. Le sommaire ci-dessous détaille les différentes facettes de cette approche pragmatique et innovante.

Pourquoi la collecte de preuves numériques est-elle devenue cruciale pour les futurs procès internationaux ?

Le champ de bataille moderne n’est plus seulement physique ; il est également numérique. Chaque smartphone, chaque satellite, chaque publication sur les réseaux sociaux devient une source potentielle de preuves. Cette prolifération de données a transformé la documentation des crimes de guerre en une entreprise d’une échelle sans précédent, déplaçant une partie de la charge de la preuve des enquêteurs sur le terrain vers des analystes de données et des experts en open source intelligence (OSINT). L’enjeu n’est plus tant la rareté de l’information que sa vérification, son authentification et sa conservation dans des conditions qui garantiront sa recevabilité future devant une cour de justice. Des organisations comme l’ONG Mnemonic ont déjà archivé plus de 3 millions d’éléments numériques rien que pour le conflit en Ukraine, constituant une mémoire judiciaire inestimable.

Cette nouvelle réalité impose l’élaboration de standards rigoureux. Le Protocole de Berkeley sur les enquêtes numériques en sources ouvertes est devenu une référence pour guider la collecte et la présentation de ces preuves. Il fournit un cadre méthodologique pour assurer que des informations accessibles publiquement puissent être utilisées de manière éthique et efficace dans les procédures judiciaires. La professionnalisation de cette discipline est telle que son importance est désormais reconnue au plus haut niveau. Comme le note le Bureau Conjoint des Nations Unies aux Droits de l’Homme, l’impact de ces techniques est indéniable :

L’OSINT a tellement démontré son utilité dans les enquêtes en cours de ce conflit que Europol a décidé en 2023 de créer un groupe de travail spécialement dédié à l’OSINT pour soutenir les enquêtes sur les crimes de guerre.

– Bureau Conjoint des Nations Unies aux Droits de l’Homme, Protocole de Berkeley et OSINT : enjeux en droit international

Ainsi, la collecte de preuves numériques n’est pas qu’un outil technique ; elle est une stratégie de contournement. Elle permet de documenter les crimes en temps réel, souvent hors de portée des acteurs politiques qui pourraient chercher à entraver les enquêtes. C’est une forme de justice préventive et archivistique, qui parie sur le fait que même si les poursuites sont impossibles aujourd’hui, les preuves, elles, seront prêtes pour le jour où une fenêtre de justice s’ouvrira.

Comment adapter la Convention de Montego Bay à l’exploitation minière des grands fonds marins ?

Les grands fonds marins représentent l’une des dernières frontières de notre planète, un territoire largement inexploré qui recèle d’immenses richesses minérales. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982, dite de Montego Bay, a posé un principe révolutionnaire : la Zone, c’est-à-dire les fonds marins situés au-delà des juridictions nationales, et ses ressources sont le “patrimoine commun de l’humanité”. Ce concept juridique audacieux implique qu’aucune nation ne peut se l’approprier et que son exploitation doit se faire au bénéfice de tous, via l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM).

Cependant, ce cadre visionnaire est aujourd’hui mis à l’épreuve par la pression croissante des intérêts industriels et la course technologique à l’exploitation minière profonde. La question n’est plus de savoir si nous allons exploiter ces ressources, mais comment le faire sans répéter les erreurs du passé colonial et sans causer de dommages irréversibles à des écosystèmes uniques. L’adaptation de la Convention de Montego Bay est un exercice d’ingénierie juridique crucial. Il s’agit de traduire le principe du “patrimoine commun” en un régime réglementaire robuste, capable de garantir un partage équitable des revenus, une protection environnementale stricte et une transparence totale des opérations.

Représentation métaphorique des fonds marins comme miroir de la justice internationale

La manière dont la communauté internationale relèvera ce défi aura une portée bien au-delà des océans. Elle créera un précédent pour la gouvernance d’autres biens communs globaux, comme le cyberespace ou l’espace extra-atmosphérique. Échouer à mettre en place un régime juste et durable pour les fonds marins reviendrait à laisser la porte ouverte à une logique d’appropriation par les plus puissants, sapant le fondement même du multilatéralisme. La justice, dans ce contexte, est préventive : elle consiste à bâtir aujourd’hui les règles qui empêcheront les conflits de demain et garantiront que les bénéfices du progrès technologique ne soient pas confisqués par une minorité.

Compétence universelle ou Tribunal spécial : quelle juridiction pour juger un dictateur déchu ?

Lorsqu’un régime autoritaire s’effondre, la question de la justice pour les crimes commis devient centrale pour la réconciliation nationale. Cependant, le système judiciaire local est souvent défaillant, partial ou détruit. Face à une CPI potentiellement bloquée, deux voies principales de la justice décentralisée se présentent : la création d’un tribunal spécial (ou hybride) et l’exercice de la compétence universelle par des États tiers. Chacune de ces options représente une forme d’ingénierie juridique visant à combler le “vide judiciaire”.

La compétence universelle est un principe du droit international qui autorise un État à poursuivre les auteurs des crimes les plus graves (génocide, crimes de guerre, torture), quel que soit le lieu où le crime a été commis et sans égard à la nationalité des auteurs ou des victimes. Loin d’être une simple curiosité juridique, elle est devenue un outil de politique étrangère pour des puissances moyennes qui en font un levier de “soft power”.

Le modèle allemand de compétence universelle

L’Allemagne s’est imposée comme un leader en la matière. Ses tribunaux ont mené des procès historiques contre des responsables syriens pour crimes contre l’humanité, démontrant qu’il est possible d’agir là où le Conseil de sécurité de l’ONU est paralysé. Des poursuites similaires, basées sur ce principe, ont été engagées en France, en Espagne ou en Suisse, créant un réseau de juridictions nationales qui traquent les criminels de guerre et réduisent les espaces d’impunité.

L’alternative est la création de tribunaux spéciaux ou hybrides, qui combinent des éléments nationaux et internationaux. Cette solution sur mesure permet d’adapter la justice au contexte local tout en bénéficiant de l’expertise et de l’impartialité internationales. Comme le souligne l’avocate Manon Dantin, cette approche pragmatique offre un équilibre délicat :

Les tribunaux hybrides combinant juges nationaux et internationaux, comme au Kosovo ou en Sierra Leone, sont une solution pragmatique qui respecte la souveraineté nationale tout en important l’expertise internationale.

– Manon Dantin, Crimes de guerre : jugement en droit pénal international

Le choix entre ces modèles n’est pas exclusif. Ils font partie d’une boîte à outils de la justice post-conflit. Leur existence même est une réponse directe à l’inaction des grandes puissances, prouvant que la volonté de justice peut trouver des chemins détournés mais efficaces pour se manifester.

L’erreur d’accorder l’immunité à vie qui empêche toute réconciliation post-conflit

L’un des obstacles les plus tenaces à la justice pénale internationale a longtemps été le dogme de l’immunité des chefs d’État. Ce principe, ancré dans la courtoisie et la souveraineté étatiques, a longtemps été interprété comme un bouclier absolu, protégeant les dirigeants en exercice comme les anciens dirigeants de toute poursuite pour les actes commis durant leur mandat. Cette protection, souvent justifiée au nom de la stabilité et des négociations de paix, s’est avérée être un marché de dupes, échangeant une paix précaire contre une impunité durable qui mine les fondements de toute réconciliation véritable.

Le tournant s’est produit à la fin du XXe siècle. En effet, l’arrestation de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998 a établi un précédent historique. Pour la première fois, un ancien chef d’État était détenu à l’étranger sur la base d’accusations de violations massives des droits humains. Bien qu’il n’ait finalement pas été extradé pour des raisons de santé, la décision de la Chambre des Lords britannique a affirmé un principe fondamental : l’immunité ne saurait couvrir les crimes internationaux les plus graves. Le Statut de Rome de la CPI a ensuite formellement consacré l’inapplicabilité des immunités officielles devant sa juridiction.

Cependant, le droit ne fait pas tout. La non-remise de certains accusés à la Cour démontre que la protection politique demeure un obstacle plus redoutable que l’immunité juridique. L’affaire Omar el-Béchir en est une illustration flagrante.

L’affaire Omar el-Béchir et les limites de l’immunité

Ancien président du Soudan, Omar el-Béchir fait l’objet de deux mandats d’arrêt de la CPI pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis au Darfour. Malgré la chute de son régime en 2019 et son incarcération au Soudan, il n’a jamais été transféré à La Haye. Cet exemple illustre parfaitement que le véritable rempart contre la justice n’est pas tant une immunité formelle, désormais largement érodée en droit, qu’un réseau de protections politiques et le manque de volonté ou de capacité des autorités nationales à coopérer.

L’erreur n’est donc pas seulement d’accorder une immunité juridique, mais de tolérer l’impunité politique qui la prolonge. La lutte contre l’impunité passe désormais moins par des débats doctrinaux sur l’immunité que par des actions diplomatiques et des pressions politiques visant à isoler les régimes protecteurs et à encourager la coopération judiciaire.

Problème d’efficacité : comment empêcher le contournement des sanctions économiques internationales ?

En marge de l’action judiciaire, les sanctions économiques constituent l’un des principaux instruments de la communauté internationale pour faire pression sur les régimes qui violent le droit international. Qu’il s’agisse de gels d’avoirs, d’embargos commerciaux ou de restrictions sur les transactions financières, leur objectif est d’isoler un État ou des individus et de tarir leurs sources de financement. Cependant, l’efficacité de cet outil est constamment mise à mal par des stratégies de contournement de plus en plus sophistiquées. L’application des sanctions s’est transformée en un jeu complexe du chat et de la souris, opposant les régulateurs aux ingénieurs financiers au service de l’évasion.

Les mécanismes de contournement sont variés : utilisation de sociétés-écrans dans des juridictions opaques, transactions via des pays tiers non-alignés, manipulation de documents douaniers, ou encore recours aux cryptomonnaies pour masquer l’origine et la destination des fonds. Face à cette nébuleuse, la simple proclamation de sanctions est insuffisante. Leur efficacité repose sur une mise en œuvre rigoureuse et une coopération internationale sans faille entre les services de renseignement financier (les “FIU” – Financial Intelligence Units), les autorités douanières et le secteur privé, notamment les banques, qui sont en première ligne.

Visualisation abstraite d'un réseau financier complexe avec des flux contournant des barrières

Pour renforcer cet arsenal, plusieurs pistes sont explorées. Les sanctions dites “secondaires”, qui menacent de pénaliser les entreprises de pays tiers qui commercent avec une entité sanctionnée, ont montré leur puissance dissuasive, bien que leur usage soit politiquement controversé. Par ailleurs, le développement d’outils d’analyse de données basés sur l’intelligence artificielle permet de détecter plus efficacement les schémas de transactions suspects et les réseaux de contournement. La véritable clé réside dans le partage d’informations en temps réel et dans l’harmonisation des cadres juridiques pour éviter que des failles dans le système d’un pays ne deviennent la porte d’entrée pour l’ensemble du réseau financier mondial.

L’erreur de laisser des zones de non-droit juridique pour la cybercriminalité

Le cyberespace est souvent perçu à tort comme un Far West numérique, une zone de non-droit où les règles traditionnelles ne s’appliqueraient pas. Cette perception est une erreur stratégique et juridique. Si les modalités d’application du droit international sont complexes dans cet environnement dématérialisé, les principes fondamentaux, eux, demeurent. Une attaque informatique massive contre les infrastructures critiques d’un pays, comme son réseau électrique, ses hôpitaux ou son système financier, peut avoir des conséquences humaines et matérielles aussi dévastatrices qu’une attaque militaire conventionnelle. La question centrale est donc celle de la qualification juridique de ces actes.

Le droit international humanitaire (DIH), ou droit des conflits armés, s’applique-t-il à la cyberguerre ? La réponse est de plus en plus affirmative, bien que les modalités pratiques fassent l’objet d’intenses débats. Une initiative majeure pour clarifier ce point est le Manuel de Tallinn. Élaboré par un groupe d’experts internationaux, il analyse comment le droit international existant s’applique aux conflits numériques. Comme le souligne un expert, il s’agit d’une démarche essentielle pour combler le vide apparent :

Une cyberattaque contre le réseau électrique d’un pays ou un hôpital constitue-t-elle un crime de guerre ? Le Manuel de Tallinn tente d’appliquer le droit international humanitaire au cyberespace.

– Expert en droit international, Manuel de Tallinn sur le droit applicable à la cyberguerre

Les juridictions internationales commencent elles-mêmes à s’adapter à cette nouvelle réalité. L’acceptation de preuves issues de l’environnement numérique est une étape clé. Un jalon important a été posé lorsque la Cour Pénale Internationale a accepté en 2017 des vidéos Facebook comme preuves dans une affaire, reconnaissant de fait la pertinence des données numériques dans l’établissement de la vérité judiciaire. Laisser le cyberespace en dehors du champ du droit reviendrait à offrir une immunité de fait aux agresseurs et à ignorer une nouvelle forme de conflictualité qui est déjà une réalité. Le véritable enjeu est de doter les États et les institutions judiciaires des outils techniques et juridiques pour attribuer les attaques avec certitude et appliquer les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution dans ce nouveau domaine d’opérations.

Quand le soldat doit-il désobéir face à un ordre illégal en zone de contre-insurrection ?

La chaîne de responsabilité pénale ne s’arrête pas aux planificateurs et aux commandants. Elle s’étend jusqu’à l’exécutant final, le soldat sur le terrain. Le droit international, depuis les procès de Nuremberg, a consacré un principe fondamental mais délicat : la responsabilité pénale individuelle. Un soldat ne peut se retrancher derrière l’argument “j’obéissais aux ordres” pour se justifier d’avoir commis un crime de guerre ou un crime contre l’humanité. Face à un ordre manifestement illégal (comme torturer un prisonnier ou tirer sur des civils non armés), il n’a pas seulement le droit, mais le devoir de désobéir.

Ce devoir de désobéissance est le dernier rempart éthique et juridique au sein de la chaîne de commandement. Il est particulièrement crucial dans les contextes de contre-insurrection, où la distinction entre combattants et civils est souvent floue et où la pression psychologique peut conduire à des dérives. Cependant, pour que ce principe ne reste pas une construction théorique, il doit être soutenu par des mécanismes concrets qui protègent le soldat qui fait le choix, difficile et courageux, de refuser un ordre illégal. Sans ces garanties, le risque de représailles de la part de la hiérarchie est trop élevé, rendant le devoir de désobéissance héroïque mais impraticable.

Les armées des États démocratiques ont commencé à intégrer des garde-fous pour rendre ce devoir effectif. Il ne s’agit pas de promouvoir l’indiscipline, mais de s’assurer que la légalité prime en toutes circonstances. L’objectif est de créer un environnement où la responsabilité individuelle est non seulement une obligation, mais une possibilité réelle pour chaque militaire.

Plan d’action pour garantir le devoir de désobéissance

  1. Intégration de conseillers juridiques (LEGAD) : Placer des juristes spécialisés directement au sein des états-majors opérationnels pour filtrer les ordres en amont et conseiller le commandement sur leur légalité.
  2. Inscription dans les manuels militaires : Inscrire explicitement le devoir de désobéir à un ordre manifestement illégal dans les doctrines et manuels d’instruction militaire.
  3. Mise en place de canaux de signalement : Créer des canaux de communication sécurisés et confidentiels permettant à un soldat de signaler un ordre qu’il estime illégal sans passer par sa hiérarchie directe.
  4. Protection des lanceurs d’alerte : Mettre en place un cadre légal robuste qui protège les militaires signalant des ordres illégaux contre toute forme de représailles ou de sanction professionnelle.
  5. Formation continue : Dispenser une formation régulière et basée sur des cas concrets sur le principe de Nuremberg, la jurisprudence internationale et la responsabilité pénale individuelle de chaque combattant.

Renforcer la responsabilité à l’échelon individuel est une stratégie essentielle. Elle crée une “responsabilité en cascade” qui, en rendant chaque maillon de la chaîne de commandement potentiellement comptable de ses actes, exerce un puissant effet dissuasif sur l’ensemble de la structure.

À retenir

  • Face aux blocages politiques, la justice pénale internationale se réinvente par des voies décentralisées et techniques.
  • La compétence universelle des tribunaux nationaux et les tribunaux hybrides sont des outils puissants pour contourner l’inertie de la CPI.
  • La révolution des preuves numériques (OSINT) et la clarification du droit dans le cyberespace ouvrent de nouveaux fronts pour établir les responsabilités.
  • L’érosion de l’immunité des chefs d’État et le renforcement du devoir de désobéissance du soldat rendent la responsabilité plus effective à tous les échelons.

Comment moderniser le Conseil de sécurité de l’ONU pour qu’il reflète le monde du XXIe siècle ?

Toutes les stratégies de contournement et les mécanismes de justice décentralisée, aussi efficaces soient-ils, ne peuvent totalement se substituer au rôle d’un organe central garant de la paix et de la sécurité internationales. Le Conseil de sécurité des Nations Unies, dans sa composition actuelle, reste le reflet du monde de 1945. L’existence de cinq membres permanents dotés d’un droit de veto confère à une poignée d’États un pouvoir exorbitant qui peut paralyser toute action collective, y compris le renvoi de situations graves à la Cour Pénale Internationale. Sa modernisation n’est pas qu’une question de justice symbolique ou de représentativité ; c’est une condition sine qua non de sa légitimité et de son efficacité futures.

Les propositions de réforme sont nombreuses et débattues depuis des décennies : élargissement du nombre de membres permanents et non permanents, limitation ou encadrement du droit de veto (notamment en cas d’atrocités de masse), meilleure représentation des régions sous-représentées comme l’Afrique et l’Amérique latine. Si un consensus reste difficile à atteindre, la pression pour une évolution s’accentue. La paralysie du Conseil face à des crises majeures érode sa crédibilité et pousse les acteurs à chercher des solutions en dehors du cadre onusien, affaiblissant le système multilatéral dans son ensemble.

Pendant ce temps, des institutions comme la CPI continuent leur travail, malgré les obstacles. Leur action, bien que limitée, a un impact concret et rappelle que le cadre juridique existe. Le Procureur de la CPI, Karim Khan, le soulignait en affirmant : “Nous avons des dispositions pour le génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité”. Plus encore, la Cour donne une voix et une place aux victimes dans le processus judiciaire, un aspect souvent oublié de sa mission. Selon le rapport annuel de la Cour pénale internationale, ce sont plus de 18 000 victimes qui ont participé directement aux procédures en 2024/2025, démontrant l’importance de son rôle pour la justice réparatrice.

La modernisation du Conseil de sécurité est l’horizon nécessaire pour réaligner le pouvoir politique sur les principes du droit international. Tant que cette réforme n’aboutira pas, la justice internationale continuera de progresser sur des chemins de traverse, portée par la détermination d’États, d’organisations et d’individus qui refusent de considérer l’impunité comme une fatalité.

Pour que ces principes ne restent pas lettre morte, il incombe à chaque acteur du droit international – juristes, diplomates, membres d’ONG et citoyens éclairés – de maîtriser et d’activer ces mécanismes décentralisés. C’est en transformant l’impunité perçue en responsabilité effective, cas par cas, que l’architecture globale de la justice pénale internationale se renforce et que la promesse d’un monde régi par le droit, et non par la force, peut espérer se concrétiser.

Written by Camille Rousseau, Avocate au Barreau spécialisée en droit public et libertés fondamentales, experte en droit du numérique et protection des données. 12 ans de pratique dans la défense des droits citoyens face aux administrations et aux géants du web.